SAUVER AURORE – les 3 premiers chapitres

Romance militaire forces spéciales, slow burn, grumpy x sunshine, proximité forcée, survie au coeur du danger

Prête pour une immersion dans la jungle d’une île paradisiaque où il se passe des trucs vraiment pas nets?

Voici, en avant-première, les 3 premiers chapitres du manuscrit quasi-final de ma nouvelle romance militaire à suspense!
De quoi rencontrer Aurore, et Romain, avant que tout ne dérape vraiment.


Chapitre 1 – Aurore

Aérodrome de brousse, Mozambique.

Onze pages.

C’est tout ce que Médecins sans Frontières a pu me donner sur Moyara. Onze pages pour une maladie inconnue qui tue depuis des semaines. J’ai vu des dossiers deux fois plus épais pour une flambée de rougeole dans un camp de trois cents personnes.

Je les ai relues quatre fois pendant l’escale. Pas de courbe épidémique, pas de définition de cas, aucune photo. Un taux de létalité, une estimation du nombre de malades, et une phrase qui revient trois fois sous des formulations différentes : les moyens diagnostiques sur place sont limités.

L’air dense et humide s’accroche à ma peau alors que j’avance sur le tarmac brûlant. Le bourdonnement des moteurs résonne en harmonie avec le martèlement de mon cœur. Je monte les marches en métal usé qui vibrent sous mes pieds, jusqu’à la cabine exiguë du petit bimoteur qui doit me déposer à destination.

Mes doigts caressent machinalement le bracelet brésilien à mon poignet, comme si le contact des fils bleus élimés pouvait me donner le courage nécessaire. Ce talisman ne m’a pas quittée depuis mon tout premier séjour humanitaire.

Le coucou est plein. Une dizaine de passagers, un pilote et son copilote, concentrés sur leurs instruments. Je m’installe près d’un hublot et, par réflexe, je fais le tour de la cabine du regard.

Deux hommes en tenue de travail, des bottes de chantier, un thermos. Un couple âgé qui somnole déjà. Une femme seule, un carton ficelé sur les genoux. Personne avec une glacière de transport d’échantillons. Personne avec le sigle d’une ONG sur un bagage.

Personne, sur ce vol, ne va sur l’île pour la même raison que moi.

Je me raisonne aussitôt. Une épidémie n’arrête pas la vie d’un territoire, les gens continuent d’aller travailler, de rentrer chez eux, d’enterrer leurs morts. Il n’y a rien d’anormal à voler seule vers une mission. Ça m’est déjà arrivé.

Le stress fait picoter mes doigts. Je les craque discrètement, un à un, pour évacuer la tension. C’est un vieux réflexe, une mauvaise habitude qui me revient quand je ne maîtrise plus tout à fait la situation.

Pourtant, je sais que je suis à ma place.

C’est là que je dois être pour sauver des vies.

Sous l’aile, l’océan Indien s’étend à perte de vue, le ciel se confond avec l’eau dans un camaïeu de bleus. Je n’ai jamais rien vu d’aussi pur. Je me surprends à sourire, et je laisse le sourire durer ; j’ai appris à prendre la beauté quand elle passe, parce que sur le terrain elle ne repasse pas souvent.

Je rouvre le dossier.

Dedans, pas une ligne sur les confrères qui m’ont précédée. Je ne sais pas qui dirige la clinique, ni depuis combien de temps, ni pourquoi il a fallu qu’on m’envoie reprendre le flambeau. On m’a appelée un mardi soir, j’ai signé le jeudi. Tout est allé si vite que je n’ai même pas eu le temps de me renseigner sur l’île. Ce n’est pas grave. J’aurai les réponses dans une heure. C’est en général comme ça que ça se passe : on arrive, on écoute, on comprend.

La carlingue s’incline doucement. Nous entamons notre descente vers Moyara. Je me redresse dans mon siège, le front plissé, les yeux à la recherche de la terre. L’adrénaline pulse dans mes veines, mon estomac se serre, et je m’aperçois que j’ai les mains moites.

Puis je vois la côte, et mon souffle se coupe.

Des plages de sable immaculées, des forêts verdoyantes, des collines, des falaises abruptes. L’eau est turquoise, d’une clarté surréaliste ; le lagon se détache de l’azur de l’océan et les récifs de corail en dessinent les contours. La beauté de l’île me frappe de plein fouet. J’en ai le vertige.

Les détails s’imposent à mesure que nous descendons. Les cases sur la plage, les palmiers, les oiseaux qui survolent les collines.

Et les barques. Elles sont toutes à terre. Alignées sur le sable, retournées, à l’heure exacte où elles devraient être en mer. Je compte les coques immobiles sur la plage, et ne vois pas un pêcheur.

Je me penche vers le hublot jusqu’à ce que mon front touche le plastique tiède. Aucune silhouette sur le sable. Aucune sur le chemin qui longe le rivage. Un village de pêcheurs, à midi, sans un pêcheur.

Je note. C’est tout ce que je peux faire pour l’instant : noter, et attendre d’avoir de quoi comprendre. Une île sous le choc se terre chez elle, c’est humain, et je ne vais pas construire une théorie sur des barques vues à trois cents mètres d’altitude.

L’atterrissage se fait en douceur, et je suis la première surprise de constater que l’avion a touché terre.

La chaleur moite m’enveloppe dès que je mets un pied dehors. Elle colle à ma peau et dépose sur mes lèvres un goût de sel. Les effluves sucrés des fleurs tropicales me parviennent et, malgré tout, je respire à pleins poumons. Il faut être un peu tordue pour trouver ça bon dans ces circonstances. Je le suis sans doute.

Je m’arrête sur la piste, j’enlève mes lunettes de soleil. La végétation est dense, luxuriante, les couleurs d’une pureté rare. Les maisons que je distingue à l’orée de la forêt sont en bois et en tôle, peintes de teintes vives, entourées de jardins fleuris.

Le moteur se tait. J’entends les oiseaux.

Et je n’entends que ça.

Personne ne vient à notre rencontre avec un thermomètre. Personne ne nous demande d’où nous venons, si nous avons de la fièvre, où nous logerons. Il n’y a pas de tente à l’écart de la piste, pas de bac de décontamination, pas même une affiche punaisée sur le mur du hangar avec les gestes barrières et un numéro à appeler.

Je descends d’un avion qui arrive dans une zone d’épidémie, et personne ne veut savoir qui je suis.

Ça se voit, une île qui se défend. J’en ai vu, des dispositifs bricolés avec trois bassines et un rouleau de ruban adhésif ; mais il y avait toujours quelqu’un derrière, à guetter les arrivants. Ici, rien.

Ils sont débordés, voilà tout. Quand le personnel manque, le dépistage aux points d’entrée est la première chose qu’on sacrifie. Je le sais, je l’ai fait.

Je replace mes lunettes sur mon nez.

Un petit attroupement attend au bord du tarmac. Ils sont une poignée, et ils se parlent à voix basse, les visages fermés.

L’un des hommes se détache du groupe pour venir à ma rencontre. Il est d’âge mûr, la peau cuivrée, vêtu d’un pantalon en toile beige et d’une chemise blanche à manches courtes. Il porte un chapeau de paille qu’il incline en guise de salut, son sourire est accueillant. Je lui rends son salut en me demandant dans quelle langue nous allons échanger.

— Bonjour.
— Bonjour, madame, me répond-il avec un accent chantant. Bienvenue à Moyara. J’espère que vous avez fait bon voyage.
— Oui, merci, soufflé-je, soulagée. Je suis le docteur Varenne. Vous êtes mon contact ?

Il acquiesce.

— Je vais vous conduire à la clinique. Venez avec moi, s’il vous plaît.

Il s’écarte pour m’indiquer la direction, et je découvre un vieux pick-up cabossé garé de l’autre côté du bâtiment. Nous chargeons ma valise et mon sac à dos à l’arrière.

— Je vous remercie d’être venu me chercher, dis-je pour briser le silence. J’espère que j’arrive à temps pour soulager les malades.
— On arrive quand on peut. Plus vite, mieux c’est.
— Et le médecin qui était là avant moi ? Je pourrai le voir en arrivant ?

Il met le contact. Le moteur couvre la fin de ma phrase, et mon chauffeur ne me répond pas comme je l’espère.

— La route est mauvaise, dit-il. Tenez-vous bien.

Nous roulons sur une petite route de terre, vers l’intérieur de l’île. Les vitres baissées ne chassent pas la lourdeur de l’air et je me décale sur la gauche du siège pour ne pas cuire au soleil. Je suis une nouvelle fois éblouie par la végétation. Ce vert intense, alourdi par la chaleur, me paraît presque irréel. Presque violent. Le contraste entre la beauté de Moyara et le malheur de sa population me perturbe.

Les gens que nous croisons marchent vite, sans se regarder, sans nous accorder plus qu’un coup d’œil méfiant. Ils se parlent à voix basse et ne s’attardent pas. Je me penche pour élargir mon angle de vue et les observer mieux. Des hommes, des femmes, entre vingt et cinquante ans. Une adolescente qui rentre du puits.

Pas un enfant. Pas un vieillard.

Je fais le compte sur trois kilomètres de route, et le compte ne bouge pas. Dans un village de cette taille, les enfants sont partout, ils courent après les voitures, ils tendent la main. Les anciens sont assis à l’ombre et regardent passer les gens.

Une maladie qui frapperait les âges extrêmes les aurait mis au lit, pas fait disparaître de la rue. Et s’ils étaient tous à la clinique, la clinique serait pleine d’enfants.

Plus nous avançons, plus mon malaise grandit. J’ai l’impression que la jungle nous encercle, qu’elle veut nous engloutir. Je m’aperçois que j’ai les poings serrés. Tout mon corps est en alerte, comme si j’étais traquée. Mon esprit cartésien me hurle que c’est absurde ; mon instinct, lui, ne me laisse pas de répit.

Je desserre les poings, un doigt après l’autre. Je suis fatiguée, j’ai des heures d’avion dans les jambes, et je suis en train de construire un scénario sur des barques et des enfants qui jouent ailleurs. Il y aura une explication. Il y en a toujours une.

Je vais entrer, écouter, poser mes questions, et, dans une heure, tout cela aura un sens.

C’est mon devoir de médecin, un serment que j’ai prêté et que je respecte de tout mon cœur. Mais plus nous nous enfonçons dans la jungle, plus ce silence me fait l’effet d’un avertissement.

***

À peine arrivée à la clinique, je suis saisie par l’odeur de sang et de sueur, mêlée à celle des antiseptiques. Un parfum âcre, métallique, presque suffocant. Un parfum de souffrance.

Un parfum de mort.

J’inspire difficilement pour me donner du courage, et je m’avance sans traîner.

Le bâtiment est en dur, heureusement, mais je vois tout de suite que ce n’est pas un lieu de soins à la base. Les services sont séparés par de simples cloisons de bois, les malades sont trop nombreux pour les quelques lits disponibles. Des corps allongés sur des brancards, à même le sol, calés sur des chaises. Les allées encombrées de matériel. Le personnel s’affaire dans un ballet où l’urgence et la gravité sont palpables.

Des médecins, des infirmières, des aides-soignants, des bénévoles, il me semble. Beaucoup de monde. Pas assez pour endiguer le drame.

Ils vont et viennent, administrent un médicament par-ci, changent une perfusion par-là, sans jamais rester plus de quelques minutes avec la même personne. Ils n’ont pas le choix. Ils ont l’air épuisés, mais ils ne se plaignent pas.

Je ne sais que trop bien ce que ça signifie. Quand on en est là, c’est que les choses vont mal. Très mal.

Alors je fais ce que je sais faire. Je me fraye un chemin et je regarde. Un soignant vérifie une perfusion, le t-shirt taché de sang. Ça me surprend. La dengue, Ebola, certaines grippes peuvent provoquer des hémorragies – mais je ne vois rien de tel sur les malades autour de moi. Ni chez les hommes ni chez les femmes.

Aucune éruption cutanée. Aucun ganglion enflé, aucune pustule. Pas de toux, pas de vomissement, pas de tremblement.

Rien.

C’est ça qui cloche, et il me faut trois secondes pour le formuler : je suis dans une salle de cinquante malades et je n’ai pas un seul symptôme à me mettre sous la dent. Une maladie infectieuse, ça s’écrit sur les corps. Celle-ci n’écrit rien.

Juste des corps immobiles, au teint cireux, aux membres rigides. Ils respirent à peine. Ils sont sous oxygène, mais il n’y a aucun appareil de surveillance cardiaque. Dans une salle où la moitié des patients sont en détresse respiratoire, on ne peut pas savoir qui décroche avant que ça soit trop tard.

Un infirmier essaie de prendre le pouls d’un vieil homme aux poignets si fins qu’on dirait que l’os va céder.

Un vieil homme.

Je relève la tête et je balaie la salle, lentement, rangée par rangée. Des adultes. Des adolescents. Deux personnes âgées.

Aucun enfant. Pas un seul. Pas un nourrisson.

Une épidémie qui épargne intégralement les enfants d’une île, ça n’existe pas. Ça ne s’est jamais vu. Une maladie choisit parfois un âge, jamais avec cette propreté-là.

J’ai peut-être une vision trop restreinte du problème. Il y a peut-être une aile pédiatrique de l’autre côté de la cloison. Il faut que je demande. Il faut que je trouve quelqu’un et que je pose la question avant de me raconter n’importe quoi.

Mon regard tombe sur une femme qui pleure doucement, seule au milieu de l’agitation. Elle a les mains croisées sous le menton et serre les yeux très fort, comme pour retenir ses larmes. Sa peau est un peu plus claire que celle des autres habitants. Elle est assise le dos droit, mais son visage est marqué par la fatigue. Ses longs cheveux sont attachés en queue de cheval basse, et elle porte un uniforme de soignante.

J’hésite. J’ai besoin d’informations, mais ce n’est pas le moment idéal. Alors je m’arrête à distance respectueuse et je lui adresse simplement un signe silencieux, presque un sourire.

Elle ouvre les yeux, me dévisage, se redresse lentement.

— Vous venez d’arriver ? demande-t-elle, la voix rauque.
— Oui… Je suis le docteur Varenne.

Elle me fixe quelques secondes, les sourcils froncés.

— Le nouveau médecin ? dit-elle enfin.

Je hoche la tête. Elle m’attrape par le bras et m’entraîne derrière elle sans que j’aie le temps de protester. Nous passons devant deux brancards et nous nous arrêtons devant un paravent dressé dans un coin de la clinique. Elle l’écarte pour me laisser entrer et me fait un signe du menton.

Elle n’a pas besoin d’en dire plus.

Là, il y a deux corps. Le drap qui les recouvre est trop fin pour cacher les contours des cadavres. Je vois leurs pieds, leurs jambes, leurs mains jointes sur le thorax. Et les taches de sang qui ont imbibé le tissu.

— Le docteur Da Silva est morte hier soir, m’annonce-t-elle.
— Oh, mon Dieu, murmuré-je.

Je m’approche. Mon côté scientifique reprend le dessus et je soulève doucement le drap pour voir les visages. Ils sont pâles et cireux, comme les malades sous oxygène. Mais leurs yeux sont ouverts, et leur bouche aussi, comme s’ils avaient crié avant de mourir.

— C’est elle qui a appelé votre organisation à l’aide. Mais vous êtes arrivée trop tard…

Personne ne me l’a dit. Ni au téléphone le mardi soir, ni dans les onze pages du rapport, ni pendant les quarante minutes de pick-up où mon contact avait tout le temps du monde pour me l’apprendre.

On m’a envoyée remplacer une femme dont on ne m’a même pas donné le nom.

— Et l’autre victime ? demandé-je en fermant d’un geste délicat les paupières de la défunte.
— Un des malades. Un touriste.

Je laisse le drap retomber et je recule de quelques pas pour sortir de l’espace délimité par le paravent. Mon cœur bat à tout rompre et je me sens nauséeuse.

Mon regard survole les dizaines de malades et le ballet des soignants qui s’occupent d’eux comme ils le peuvent. Moyara est reculée, et cette épidémie ne fait pas la une des journaux. Mais les îles de l’océan Indien sont des destinations touristiques prisées. Il y a des touristes ici, dont un mort sous ce drap. Il y a donc des vols, des agences, des familles à l’autre bout du monde qui attendent des nouvelles.

Et pas une ligne à ce sujet, nulle part.

Je n’avais jamais entendu parler de cette île avant d’être affectée à la mission. C’est comme si ce petit bout de terre au milieu de l’océan n’existait pas. Et maintenant, cette maladie tout aussi inconnue ?

Ça n’a pas de sens.


Chapitre 2 – Romain

Dans un avion militaire, à huit mille mètres d’altitude, au-dessus de l’île de Moyara.

— On se retrouve dans quatre jours, point Charlie, me rappelle Drex la voix plate et proche dans mes écouteurs. Si t’as pas fait surface d’ici là…

Je réponds sans lever les yeux de mon harnais :

— Alors tu fais comme si j’avais jamais existé.

Derrière lui, Santos lève les yeux au ciel depuis le banc latéral, les bras croisés sur son torse comme s’il attendait un bus.

— Toujours aussi positif, l’adjoint.

Personne ne rit. Même pas lui. C’est sa façon à lui de gérer la tension : il balance une vanne, encaisse le silence, et ça lui suffit.

Il faut dire qu’on est durs à faire rire, avec un masque sur la figure. Une demi-heure qu’on respire de l’oxygène pur, branchés sur la console, l’avion maintenu bas exprès, le temps que l’azote quitte notre sang. Sans ça, on se plie en deux à l’ouverture de la rampe.

Jonas ne dit rien. Il n’a pas dit grand-chose depuis le décollage. Il est assis au fond, les coudes sur les genoux, les yeux fixés sur un point entre ses rangers, en attendant son propre largage.

Baptiste, lui, observe la rampe arrière comme si l’obscurité au-dehors allait lui donner des réponses. Il est le plus jeune de nous cinq, mais il a appris à ne pas le montrer. Presque.

J’ajuste une dernière fois la sangle autour de ma taille. C’est plus un geste nerveux qu’autre chose, je sais que tout mon équipement est impeccable. Drex aussi, alors il ne dit rien. Il hoche la tête. Pas de poignée de main, juste un regard.

Entre nous, c’est clair. Je connais la mission. Je connais le plan. Je connais le timing. Je connais les risques.

Dix minutes avant mon largage, je débranche mon tuyau de la console, et je bascule sur ma bouteille. Un claquement sec, une seconde, puis l’air froid qui revient dans le masque. Je vérifie le manomètre. Plein. La cabine se dépressurise ; mes oreilles se bouchent, puis se débouchent d’un coup.

Ça ne m’empêche pas de retrouver ma concentration dès que la rampe arrière de l’appareil s’ouvre. L’air glacé de l’extérieur s’engouffre dans l’habitacle de l’avion militaire. Je n’ai pas besoin de me tourner pour savoir que Drex m’observe alors que je m’avance vers l’ouverture béante. Un pied devant l’autre, sac plaqué contre le torse, je m’approche du vide, et je jette un dernier coup d’œil à mon altimètre. La lumière passe au vert. Je saute.

Le froid me mord instantanément. À cette hauteur, l’air ne me tiendrait pas conscient trois minutes ; je n’ai que ce que ma bouteille veut bien me donner. Le monde est silence et vent. Je plisse les yeux derrière mes lunettes de protection, et dans le masque, ma propre respiration est le seul bruit qui me reste.

L’île de Moyara est loin sous mes pieds, perdue dans l’obscurité. Je n’en distingue que les contours incertains. Mais je sais où je vais. J’ouvrirai ma voile au bon moment. Je sais l’angle de descente. La zone de largage est claire.

L’instinct prend le relais dès que mes semelles touchent terre. Mon parachute retombe au sol et je l’entrave immédiatement pour éviter que la brise ne m’emporte. Je ne suis pas venu m’écraser ici pour me faire repérer tout de suite après. Sur un terrain inconnu, je n’ai pas le droit à l’erreur.

Je m’accroupis, les sens aux aguets, pour détacher le parachute et le plier en un paquet compact. Le moindre bruit peut trahir ma présence et je sais qu’il n’y a pas de renfort possible.

Les autres gars de mon équipe se sont déployés sur les îles alentour, en embuscade. Si j’arrive à faire mon boulot de reconnaissance correctement, on aura les informations nécessaires pour intervenir et démanteler le réseau.

J’ôte mon masque et je le range. Le premier souffle d’air de Moyara est épais, chargé de végétation ; après une heure d’oxygène sec, c’est comme boire de l’eau tiède.

L’humidité de la jungle rend ma peau moite sous la tenue de camouflage. Le sac de combat que je porte, avec tout mon matériel, n’aide pas. Je ferme les yeux une seconde. J’inspire une grande goulée d’air dense, et je me concentre sur les bruits de la forêt autour de moi.

Le bruissement des feuilles agitées par le vent nocturne. Le froissement des ailes des chauves-souris, qui quittent la canopée pour aller chasser. Rien d’autre. Aucun bruit suspect. Aucun son humain.

Je me lève, et je commence à marcher. Je me glisse entre les troncs d’arbres et les buissons épais, mes rangers foulant le sol humide sans bruit.

J’ai étudié la carte de l’île en long, en large et en travers. C’est grand, c’est sauvage, et c’est sous juridiction française. Tout du moins, c’est ce que dit le feuillet qui allait avec l’ordre de mission. L’île de Moyara est perdue au milieu de l’océan Indien, mais personne ne s’intéresse à elle. Ça a permis au cartel de s’y installer à l’abri des regards indiscrets.

Je progresse lentement, me fondant dans le décor, jusqu’à rejoindre la première zone de bâtiments. Là où le rapport disait qu’il devait y avoir une clairière, je trouve un périmètre surveillé. La lumière de la lune, qui perçait à peine à travers la canopée, éclaire maintenant une cour intérieure parfaitement ordonnée. Les bâtiments sont alignés, reliés par des chemins de terre battue. Des lampes, aux quatre coins de la zone, projettent des halos de lumière jaune.

Et à l’orée de la jungle, de mon côté, je distingue les caméras de surveillance.

Je m’accroupis, et j’observe les lieux. Les caméras sont installées en hauteur, leurs mouvements réguliers balaient le secteur. Je note mentalement leur emplacement, ainsi que la chorégraphie de leurs rotations. Les angles morts possibles, les zones non couvertes, et les endroits où je pourrais me cacher pour avancer sans être vu.

Un groupe d’hommes armés sort d’un des bâtiments, et traverse la cour en discutant. Ils ne sont pas en uniforme, mais je reconnais la discipline militaire dans leur démarche et dans l’organisation de leur ronde.

Ça ne sent pas bon.

Le cartel a des hommes de main, des tueurs à gages, et des mercenaires pour protéger ses intérêts. La partie du réseau que je dois démanteler est spécialisée dans le trafic d’armes. C’est logique qu’ils aient des gros bras.

Mais j’ai un doute.

Ils n’ont pas l’air de simples mercenaires. Leur attitude est trop professionnelle. Leur ronde est trop bien organisée. Ils ont l’air d’avoir reçu des instructions très strictes. Je distingue la tension dans leurs épaules, et la vigilance dans leurs yeux. Ce ne sont pas des amateurs. Ils sont prêts à tirer au moindre mouvement suspect.

Il y a quelque chose qui cloche. On n’installe pas ce genre de dispositifs de sécurité dans une simple base de stockage d’armes. Ce n’est pas normal. Cette mission est plus importante que ce que je croyais.

Alors, je reprends ma progression, plus lentement encore. À pas de loup, je contourne le camp. Les herbes hautes et les buissons me cachent, mais je me fais le plus petit possible pour masquer ma silhouette et me fondre dans les ombres. Quand je trouve enfin un endroit stratégique, je m’y installe.

Le tronc d’arbre est assez large pour que je puisse m’asseoir à son pied. Les larges feuilles d’une plante m’offrent une protection supplémentaire, et la terre meuble sous mes genoux me permet d’y creuser un peu. J’enlève mon sac, et je le pose doucement, l’adossant au tronc. Puis je sors mon matériel d’observation.

J’installe le trépied, et fixe les jumelles de vision nocturne dessus. Ces dernières se connectent à une tablette, que je sors de mon sac pour la poser sur mes genoux. J’ajuste la position des jumelles pour avoir la meilleure vue possible sur les bâtiments. Je peux zoomer et contrôler l’angle de vue avec la tablette. L’image, en noir et blanc, est nette.

Je fais un premier panoramique, scannant les bâtiments les uns après les autres. Mon regard s’aiguise quand je vois de nouvelles caméras de surveillance. J’en note la position sur la tablette. Je fais un plan précis, quadrillant la zone, consignant les informations.

La sueur perle sur ma nuque, et je me frotte le front du revers de la main. Le climat tropical n’a rien à voir là-dedans. C’est la tension qui monte. La pression, l’adrénaline.

L’angle de vue de mes jumelles me permet de deviner la présence de détecteurs de mouvement le long du bâtiment principal. C’est discret, mais j’ai l’habitude de repérer les détails.

J’essaie d’identifier les autres systèmes de sécurité, mais il me faudrait du matériel plus sophistiqué pour ça.

Un bruissement de feuille m’interrompt. Je tends l’oreille, tous les muscles de mon corps tendus. J’écoute. J’analyse. Et je finis par soupirer quand je reconnais le cri d’un singe. Il doit y avoir une colonie de petits macaques dans la jungle. J’ai dû les déranger en passant et ils se sont repliés plus loin.

Je reporte mon attention sur les bâtiments et sur les hommes armés. Ils sont trois groupes à se relayer. Ils sont tous armés. Leurs rondes sont minutées, leurs itinéraires sont précis.

Mon esprit est en ébullition, et mon instinct a les crocs. J’ai l’impression de sentir le danger, comme un prédateur sent l’odeur de sa proie. C’est plus que de l’attention, c’est un sixième sens. Des années d’expérience, de missions, de combats, ont aiguisé ce truc chez moi. Mais cette fois, quelque chose m’échappe. Je n’ai que quatre jours pour éclaircir ça.

Pas question de rester ici trop longtemps. Quand le jour se lèvera, je ne serai plus dissimulé par l’obscurité. Je dois dénicher un autre poste d’observation, plus éloigné et mieux camouflé.

Je remballe mon matos et quitte la zone sous surveillance, pour retourner dans la jungle. Mes pas sont silencieux. À part le léger bruissement des feuilles, je ne fais aucun bruit. Je suis vigilant. Ma main droite est prête à dégainer mon arme de poing s’il le faut.

Mes pensées tournent en boucle autour de tout ce que j’ai vu. J’ai noté la position des caméras, et je pourrais dessiner le plan des rondes de mémoire.

Les mercenaires de base n’ont pas cette rigueur-là. Ils ne sont pas assez fiables, et ne suivent pas d’ordre. Un mercenaire, ça se paye, ça fait le taf, et ça s’en va.

Les hommes que j’ai observés tout à l’heure sont des soldats, j’en suis sûr. Peut-être qu’ils viennent d’une armée privée. Ou alors, quelqu’un a les moyens de corrompre des militaires pour les mettre à son service.

Je n’aime pas ça.

J’accélère un peu le pas, et je me fraye un chemin à travers les buissons. Les feuillages m’enserrent, les lianes s’accrochent à mes bras. Je les écarte sans un murmure, et progresse aussi loin que possible.

Même si j’avance à l’aveugle, je connais ma direction générale. Je sais que la plage est à l’est. Je devrais trouver d’autres bâtiments, d’autres signes d’activité humaine. Je dois continuer ma reconnaissance, et rassembler des preuves.

Je n’ai pas encore assez d’éléments pour tirer de conclusion sur ce qui se passe ici.


Chapitre 3 – Aurore

Le lendemain soir.

Je sors enfin de la clinique, épuisée.

J’ai posé quatre questions aujourd’hui et j’ai obtenu quatre façons différentes de ne pas me répondre.

Où sont les enfants ? « Il n’y a pas de service pédiatrique ici, docteur. » Ce qu’il y a exactement dans les perfusions ? « Le protocole, docteur. » Si je peux consulter les notes du docteur Da Silva ? « Il faudra voir avec le docteur René. »  Et quand je pourrai voir le docteur René ? « Il est très occupé. »

Personne ne m’a menti. C’est presque pire. Ils ont tous répondu à côté, avec une politesse fatiguée, sans jamais soutenir mon regard plus d’une seconde.

Ma première vraie journée de travail s’achève et j’ai déjà l’impression d’être ici depuis une semaine. J’ai la tête qui tourne et tout mon être réclame du repos. C’est à peine si j’arrive à marcher droit, ma vision se troublant par intermittence. Je passe une main sur mon visage, ça ne change rien. Ma tignasse blonde s’échappe du chignon lâche que j’ai fait ce matin et quelques mèches folles me collent au front.

Mon t-shirt de coton est trempé de sueur et mes baskets commencent à sérieusement sentir le fennec. Un sourire m’échappe malgré tout. J’ai besoin d’une douche, d’un lit, et de huit heures de sommeil que je n’aurai pas.

Je devrais rentrer dans le logement qu’on m’a attribué. Me glisser sous le drap et récupérer. Demain sera une autre journée, et la fatigue est le meilleur moyen de passer à côté de ce qu’on a sous les yeux.

Je m’arrête sur le seuil de la clinique. La lumière du jour s’efface, avalée par la canopée. L’air est moite et dense. Les sons de la nature me parviennent jusqu’ici, à la lisière du village : les chants des oiseaux exotiques, le bruissement des feuilles épaisses, quelques cris d’animaux que je ne sais pas nommer.

C’est beau. Ça n’a pas cessé d’être beau depuis que je suis descendue de l’avion, et je trouve ça de plus en plus difficile à supporter.

Parce que dans mon dos, il y a cinquante personnes qui respirent à peine.

Je regarde vers le village. Quelques fenêtres éclairées, des toits de tôle, des jardins qu’on devine dans la pénombre. Pas une voix d’enfant. Pas un jeu, pas une dispute, pas un pleur. Dans tous les endroits où j’ai travaillé, la nuit tombante était le moment le plus bruyant de la journée.

Ici, on dirait que tout le monde retient son souffle.

Ils sont quelque part. Les enfants d’une île ne s’évaporent pas. On les a mis à l’abri, ou on les a envoyés ailleurs, ou on les garde enfermés – et chacune de ces trois explications m’intéresse, parce que chacune suppose que quelqu’un a pris une décision.

Je m’aventure hors de la clinique, pour m’aérer l’esprit. Promis, après, je rentre me coucher.

Mes pas lourds soulèvent un peu de poussière, mais j’avance doucement pour n’alerter personne. Le ciel s’obscurcit au-dessus de ma tête. Encore quelques minutes et la nuit tombera pour de bon. Les chants des oiseaux s’élèvent des arbres comme un adieu au soleil, suivis par les stridulations des insectes nocturnes qui prennent la relève. L’odeur de terre, de végétation humide et de fleurs tropicales est un parfum inoubliable. Je ne peux pas m’empêcher de toucher les feuilles qui bordent le sentier ; elles sont si épaisses qu’on les croirait faites de cuir.

Le sentier longe la lisière, puis s’incurve vers la forêt. Je le suis. Les lucioles ponctuent l’obscurité de petits éclats mobiles, et je marche sans vraiment décider du chemin que je prends.

Je n’ai pas peur de la nature sauvage. Ce qui me met mal à l’aise, c’est ce que j’ai vu depuis hier et que je n’arrive pas encore à comprendre. Une salle pleine de malades sans symptôme. Des soignants qui exécutent des ordres qu’ils ne questionnent jamais. Des morts sous un drap, dont personne ne veut parler. Et cette sensation, depuis mon arrivée, d’être observée.

Je note. Comme depuis l’avion, je note, et j’attends d’en savoir assez.

Mes baskets quittent le sentier pour s’enfoncer dans la terre plus meuble. Les fougères se referment derrière moi, les fleurs se ferment pour la nuit. J’ai l’impression étrange d’être au bord de quelque chose.

Jusqu’à ce que mes doigts rencontrent une texture moins douce, plus rêche. Je baisse les yeux. C’est une corde. Une simple corde de chanvre tendue entre deux arbres, à hauteur de hanche, qui me barre la route. Elle est usée, elle s’effiloche par endroits. Donc, elle est là depuis longtemps.

Mon regard glisse le long du cordage et je découvre un bout de bois planté dans la terre, en plein milieu. Un panneau rudimentaire, une planche et un clou. Un seul mot, en grosses lettres majuscules et rouges : « INTERDIT »

Je reste immobile devant la planche, les lèvres entrouvertes, le temps que l’information me parvienne vraiment.

Interdit par qui ?

Voilà la seule question qui compte, et je m’aperçois que je l’ai posée aujourd’hui sous d’autres formes sans obtenir de réponse. On m’interdit les dossiers. On m’interdit les posologies. On m’interdit une aile de la clinique où il n’y a rien à voir. Et maintenant on m’interdit un morceau de jungle.

Ce n’est pas une île qui se protège d’une épidémie. Sinon, il y aurait des barrières autour des malades, pas autour de la forêt.

Les oiseaux de nuit se sont tus. Ça me paraît beaucoup plus sinistre, d’un coup. J’ai l’impression que l’air a changé, que la nature s’est figée pour me faire passer un message. Pour me dire que ce n’est plus un jeu et que je ne suis plus au bon endroit.

Je regarde de nouveau le panneau, puis la corde qui se perd dans les buissons. La végétation est si dense qu’on ne voit rien de ce qu’il y a derrière.

Mes lèvres sont sèches. Mes doigts se serrent et se desserrent. Une part de moi me hurle de faire demi-tour, de rentrer, de m’enrouler dans mes draps et de ne plus penser à rien jusqu’à demain matin.

L’autre part sait très bien que je ne dormirai pas.

Je veux comprendre. Je veux découvrir ce qui se passe derrière cet interdit. Je veux savoir ce qu’on me cache.

Je respire profondément et passe une main dans mes cheveux pour me donner du courage. Ça ne suffit pas. Alors je craque chaque doigt de ma main droite, un par un. Puis ceux de ma main gauche. Les petites décharges de cette vieille habitude me rassurent. Je me sens mieux. Suffisamment pour enjamber la corde et franchir la frontière.

Et je m’immobilise une seconde, consciente de la gravité de mon geste. Un frisson me parcourt. Je me penche pour attraper une branche à terre. Elle me servira de canne ; je veux tâter le sol devant moi, éviter un trou, un piège, un serpent endormi. Quand je me redresse, l’obscurité me paraît plus épaisse encore.

Tous mes sens sont en alerte. Mes yeux peinent à percer le noir, mais mon ouïe compense et je tends l’oreille au moindre bruit. Je progresse tout doucement, une main sur ma branche, l’autre devant moi pour écarter les buissons. La nuit tombe si vite que je ne vois plus rien à un mètre.

Quand soudain, j’entends des pas.

Mon souffle se fige.

Ce ne sont pas des pas d’animal. C’est une foulée régulière, appuyée, un poids d’adulte sur un sol meuble : quelqu’un qui marche sans se cacher, parce qu’il est chez lui.

C’est un garde. Forcément. Je suis dans une zone interdite, il y a des rondes, et je n’y ai pas pensé une seconde.

Mon corps se tétanise et mon esprit s’emballe. Je n’ai que quelques secondes. Je me laisse tomber à genoux, je rampe, je me tasse derrière un buisson et je serre ma branche ridicule à deux mains. Je force ma respiration à ralentir, par la bouche, sans bruit, comme je l’apprends aux patients qui paniquent. Ça ne marche pas très bien sur moi…

J’écoute. Le craquement des feuilles se rapproche. Je bouge la tête pour tenter d’apercevoir quelque chose à travers le feuillage, pour me construire un plan de fuite, mais je ne vois rien. Je me mords la lèvre et je sens mes yeux s’embrumer. Je déteste réagir comme ça. Je sais exactement ce qui se passe dans mon corps en ce moment, je pourrais en réciter la mécanique, et ça ne me sert absolument à rien.

Et tout à coup, quelque chose d’autre bouge.

Une ombre se détache de la végétation dans ma vision périphérique. Pas du côté d’où venaient les bruits. Juste à côté de moi.

Trop vite. Trop près. Je n’ai pas le temps de réagir. C’est comme si le noir de la nuit prenait vie. Une silhouette se matérialise et me percute.

Un bras s’enroule autour de ma taille. Une main se plaque sur ma bouche. En un instant je suis tirée en arrière, à travers les branches, mon dos happé par un torse ferme et mes pieds raclant le sol.

Mon cri de surprise meurt dans sa paume. L’inconnu me plaque contre lui et nous nous fondons dans le décor. Je ne me débats pas. Ce n’est pas du courage : mon corps a compris avant moi que la seule chose à faire, ici, était de disparaître.

Son bras contre mon ventre est puissant, je sens chacun de ses muscles contractés. Sa main sur ma bouche a la peau épaisse, cornée à la base des doigts. Et il sent la terre, la sueur et quelque chose de métallique.

Je suis incapable de bouger. L’air moite entre et sort de mes poumons au même rythme que sa cage thoracique dans mon dos, et très vite, on ne respire plus qu’à l’unisson.

Les pas du garde passent à quelques mètres. Je ferme les yeux.

Les doigts de l’inconnu bougent imperceptiblement sur ma bouche, comme pour me rappeler de ne pas crier. J’ai compris. Je ne veux pas plus que lui attirer l’attention sur nous.

Au moment où je me fais cette réflexion, il retire doucement sa main de mes lèvres. Ses doigts effleurent ma joue au passage, et je me surprends à regretter leur chaleur.

Il desserre son bras de mon ventre aussi, sans aucune brusquerie. Le geste est si lent, si maîtrisé, qu’il me donne des frissons tout le long de son parcours.

Je sens toute sa stature se reculer de moi. Délicatement, comme pour ne pas m’effrayer. Je me tourne à peine, et tout aussi lentement, mon regard se lève vers le sien. Je devine ses yeux dans la pénombre. Cet homme est imposant, il vient de me maîtriser en une seconde et demie sans me faire mal, et il n’a pas un regard de tueur. J’y vois quelque chose que je ne m’explique pas. Un éclat que je n’ai jamais vu chez personne.

Il esquisse un hochement de tête à mon intention. Je n’ose même pas murmurer un mot de remerciement avant qu’il ne s’éclipse dans la végétation. Je n’entends pas ses pas. Si son odeur ne s’attardait pas sur mon t-shirt, je pourrais finir par croire que j’ai halluciné toute la scène.

Mon souffle revient bruyamment dans la nuit. Mon cœur bat si fort qu’il pulse dans tout mon corps.

Le bruissement des feuilles me fait lever les yeux, et je vois le garde faire demi-tour au loin. Il a fini sa ronde, ou il est certain que personne n’est venu jusqu’ici.

Je suis sauvée. Et je le dois à un inconnu qui n’a rien à faire là.

C’est ça, la donnée. Pas mes frissons. Un homme entraîné, silencieux, équipé pour la nuit, se déplaçait dans une zone interdite gardée par des patrouilles. Et il n’appartient pas aux patrouilles, sinon il m’aurait livrée.

Nous sommes donc deux à ne pas être à notre place sur cette île.

Je me relève, les jambes cotonneuses. Je dois rentrer. Fuir cette jungle, cette émotion absurde, cette silhouette déjà tapie dans ma mémoire.

C’est la peur, rien d’autre. Un réflexe de survie. Je m’accroche à la première présence humaine qui m’a protégée depuis mon arrivée, parce que c’est ce que fait un cerveau saturé d’adrénaline. Il n’y a rien à comprendre.

Je ne devrais vraiment pas chercher plus loin.

J’enjambe la corde dans l’autre sens et je rentre me coucher. Je ne suis pas prête à découvrir les secrets de cette île.

Pas ce soir.

😉 Découvrez la suite dans le roman !
Vous allez vite perdre la notion du temps, le souffle et le sommeil.
Et vous vous souviendrez longtemps de la scène d’amour…

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