Loys – Chapitre 1 (manuscrit brut)

Avant de vous laisser lire ce premier chapitre, j’avais envie de vous dire deux mots.

J’ai toujours commencé mes romances pompiers de la même façon.
Comme pour les épisodes de La Love Companie, par une scène d’action.
Parce que c’est là que tout commence vraiment : dans l’urgence, le mouvement, le danger maîtrisé.

Ce roman n’y fait pas exception.

Mais ce premier chapitre est aussi chargé d’autre chose pour moi.
Il marque le retour d’un héros pompier que j’ai créé il y a plus de dix ans.
Un personnage qui attendait son histoire. Qui patientait, quelque part.

L’écrire aujourd’hui est une émotion très particulière.
Retrouver sa voix, son courage, sa manière d’être au monde…
C’est à la fois familier et bouleversant.

Ce que vous allez lire est un manuscrit brut.
Pas encore poli, pas encore lissé.
Juste le début d’une histoire, telle qu’elle est née, avec l’émotion intacte.


1
Loys

Les immeubles haussmanniens ne brûlent pas comme les autres. Leurs poutres suintent la poix centenaire, leurs escaliers font cheminée, leurs murs épais retiennent la chaleur jusqu’à l’explosion. J’avance dans le corridor noir, guidé par la lampe du casque, la sueur déjà froide sur la nuque malgré le brasier à vingt mètres.

Je ne devrais pas être là.
En tant que sergent, ma place est en bas, dans la rue, à coordonner les colonnes, gérer les flux, parler à la radio. Pas dans les étages, pas avec une lance sur l’épaule, pas à risquer ma peau comme si j’avais encore vingt-cinq ans. Mais quand l’alerte est tombée – immeuble en feu, victimes signalées, enfants coincés – je n’ai pas réfléchi. J’ai attrapé ma veste d’intervention, mon casque, et j’ai monté avec les autres.
Parce que c’est ce que je sais faire. Ce pour quoi je suis encore bon.

Devant moi, Maxime avance en binôme avec Kévin. Derrière, deux autres paires progressent dans l’escalier, on est six au total dans cet immeuble. La lumière de nos casques racle la vapeur grise, projette des ombres sur les plâtres crevés. Je passe le pouce sur le micro à la jugulaire, maintiens la voix posée, pas une note au-dessus de la normale, même dans mon masque.

— Équipe un, progression palier trois.
— Reçu, de Taillac. Ça souffle au-dessus, fais gaffe.
— Noté. On ventile si on atteint la cage.

Mon nom passe dans la bouche des chefs de colonne, de Taillac, jamais le prénom, sauf quand ça tourne vraiment mal. Mais ce n’est pas la panique ici. Juste la routine d’un samedi minuit dans la capitale. Vingt ans que ça se répète. Et pourtant, ce soir, tout vibre plus fort. Peut-être le bruit du dehors : sirènes redoublées, cris sur le trottoir. Ou ce sentiment que Paris regarde, juge, attend le miracle.

Un cri d’enfant perce la couche épaisse du troisième étage.
Je l’entends. Les autres aussi. On stoppe net. La chaleur du sol irradie les semelles de nos bottes. La porte devant nous suinte de résine. Maxime me regarde, attend mon feu vert. Je teste la poignée du revers du gant ignifugé. La cloison cède déjà, bois gonflé par les années de peinture. Dedans, le feu n’a pas encore tout pris, mais l’air est irrespirable.

À gauche, un salon ravagé. À droite, un couloir s’ouvre sur trois portes. C’est de la dernière que montaient les voix qui nous appellent : d’abord la mère, puis l’enfant, terré derrière elle. Plus personne n’ose crier maintenant. Ils économisent l’oxygène, même sans le savoir.
Je sais qu’il y a une femme, deux enfants ; un de six ans, une petite d’un an et demi. Juste eux trois, coincés au troisième.
Les yeux de la femme sont grands ouverts, hallucinés. J’avance, me glisse dans le corridor. Maxime couvre l’arrière. Kévin sécurise le retrait. Les trois autres restent en appui sur le palier, prêts à intervenir si ça tourne mal.

J’attrape le gamin. Il ne dit rien, bouche cousue par la peur ou la fumée. Je le cale contre ma poitrine, vérifie qu’il respire encore. Il respire.
Maxime récupère la petite des bras de la mère. Elle est molle, inconsciente, enroulée dans une couverture trempée. Il la serre contre lui, la protège de tout son corps.
La mère vacille, cherche quelque chose du regard, refuse de partir. Je pose la main sur son épaule. Ferme. Assez pour lui rappeler le monde physique, celui où l’on sort vivant ou pas du tout. Elle tremble, puis cède. Enfin.

On replie en colonne. Maxime ferme la marche. Chaque pas pris à l’aveugle. Chaque seconde un piège.
L’air change à l’étage du dessous. Plus lourd. Plus dense. La chaleur s’abat en chape. La visière embuée réduit le monde à un hublot d’aquarium. J’entends le plancher qui grince, l’écho du brasier sur les os de l’immeuble, la vie qui s’effiloche à chaque pas.
Je sais ce qui risque de se passer. Je le sais toujours avant les autres. C’est pour ça qu’on me laisse encore mener, même quand je ne devrais plus être là.

Alors je donne l’ordre, net :
— On accélère.

Ils comprennent. On se rue vers la sortie, le palier avalé en quelques enjambées, le suivant fondu dans un nuage de cendres.
À mi-étage, l’explosion du conduit fait vibrer le béton sous nos bottes. Les flammes roulent au plafond, balayent le corridor comme un dragon hurlant. Maxime plaque la petite contre sa poitrine. Kévin couvre la mère, qui vacille mais tient debout. On ne réfléchit plus. On agit. Bras après bras. Souffle après souffle.

Je compte, toujours. Une, deux, trois silhouettes derrière moi. Toujours la mère en dernière, visage noirci, mais debout, accrochée à la rampe comme à une ligne de vie.
Le dernier palier se dérobe sous nos pieds. Maxime pousse la porte d’entrée d’un coup d’épaule. Le hall d’entrée s’ouvre dans la lumière stroboscopique des gyrophares.
Le choc thermique me fait tituber. J’arrache mon masque d’une main, puis l’air sature mes poumons d’un froid piquant.

Les cris reprennent, cette fois dehors, éparpillés sur les pavés. Une foule de badauds, d’ambulanciers, de collègues qui braillent tous la même chose : « Par ici ! »
Je fais la passe au brancard. La main du gamin s’arrache de la mienne. La mère s’effondre contre un ambulancier, enfin autorisée à craquer alors que son bébé reprend conscience.

Je prends deux secondes pour scanner l’équipe. Maxime s’est assis sur le trottoir, casque en arrière, visage rougi par la chaleur, regard déjà loin. Kévin et les autres s’agenouillent, sortent le matériel, changent les bouteilles d’air. Gestes mécaniques. Précis. La routine qui recouvre la peur.

La mère s’approche de moi, pieds nus sur le trottoir glacé, chemise de nuit déchirée. Elle ne dit rien. Elle tend juste la main, tremblante, crasseuse. Je la prends. Elle la serre. Fort. Jusqu’à la douleur. Aucun mot. Juste ce contact.

Plus loin, un gamin observe la scène, bouche ouverte, yeux dilatés. Il a l’âge de Lucas. Peut-être un peu plus jeune. Je pense à mon fils. À la façon dont il m’a regardé ce matin, avant que je parte. Comme si j’étais déjà ailleurs.
Je détourne les yeux. Laisse le froid me traverser les os. Le bruit de la ville reprend possession de la rue. Klaxons. Éclats de voix. La routine du désastre urbain.

Je croise le regard de Maxime. Il hoche la tête, une fois, sans sourire, puis se relève et replace son casque. Prêt à retourner là-dedans si je le demande.
Il sait que je ne le ferai pas. Pas ce soir.

Je serre la mâchoire, absorbe la fatigue qui s’insinue déjà dans les bras, la chaleur qui pulse encore au creux du cou.
La mission est terminée. Il n’y a plus que les restes de l’incendie, la paperasse, les bilans, et les promesses que tout ira mieux.

Deux heures du matin, la chaleur de l’incendie n’est plus qu’un souvenir. La caserne, une bulle glacée, résonne des coups de talon sur le carrelage et des chuchotements de l’eau dans les conduits. J’avance en pilotage automatique, chaque geste du déshabillage programmé à l’avance : dégrafer le ceinturon, libérer les bandes scratch, secouer les bottes. Le vestiaire sent la pierre mouillée, le plastique, et la lessive. Je cale mon casque sur le banc, dos à la pièce, et laisse tomber le poids du harnais dans un bruit mat.

Le miroir du vestiaire me renvoie la gueule ravagée d’un homme de dix ans de plus. L’auréole sombre autour des yeux, les cernes qui creusent, la barbe de trente-six heures. Mais ce qui me frappe, c’est la raideur des épaules, l’angle fermé du cou. Même au repos, la tension ne lâche pas.

Sur le rebord du casier, mon portable clignote. Six appels en absence, le dernier à vingt-deux heures quarante-trois. Vanessa, évidemment. Je connais déjà le script : les SMS laconiques, l’accumulation de messages vocaux, puis ce silence agacé qui ne réclame rien, surtout pas une explication. Je m’essuie les mains à l’arrache sur la serviette, prends une gorgée d’eau (tiède, dégueulasse), et compose son numéro en écoutant le vide autour. Quelques collègues traînent dans la salle TV, rires amortis derrière la cloison. Ici, on n’entend que le cliquetis de la machine à café.

Elle décroche à la première sonnerie. Sa voix est parfaitement lisse, neutre, chirurgicale. Un art
— Tu as eu mes appels ?
— Oui.
— Je suppose que tu avais une bonne raison.

La question n’en est pas une. Elle me connaît trop pour imaginer une sieste ou une bière en terrasse. Je retiens un soupir, opte pour la franchise brute :
— Grosse intervention, expliqué-je. Tu sais que je ne garde pas mon téléphone sur moi dans ces moments-là. Désolé.

Un silence. Pas de reproche, c’est pire. Derrière elle, la télé. Un flash : j’imagine Lucas prenant son diner sur la table basse plus tôt dans la soirée, devant son assiette, la bouche pleine, prêt à rire sur une connerie. Je n’étais pas là, évidemment. Je ne suis pas souvent là.
— Il y avait le spectacle, aujourd’hui, me signale-t-elle. Tu as oublié ?
— Non, mais… J’ai cru que tu filmerais.
— Je l’ai fait. Je vais t’envoyer la vidéo, si tu veux.

Son ton n’a pas bougé, mais je sens l’usure. C’est dans les blancs, dans la précision cruelle des mots choisis.

— Merci, je regarderai.
— Tu n’as pas à faire semblant, Loys.
— Je veux la voir, affirmé-je. Ça compte pour moi.

Un bruit de la télé s’arrête net. Vanessa vient de la couper. Elle reprend, un peu plus sèche :
— Tu repars la semaine prochaine, c’est ça ? Pour une OPEX ?
— Oui. Quatre mois à Beyrouth, pas plus.
— Lucas croit que tu pars pour toujours.
— Je lui parlerai demain soir.
— Ne lui promets rien que tu ne pourras pas tenir.

Sa voix se brise un instant. Pas assez pour que la faille s’ouvre, juste de quoi la sentir.

— Je fais au mieux, Vanessa.
— Ton mieux, c’est encore une absence. Encore un danger. Encore toi qui choisis l’uniforme.

Je serre le téléphone contre l’oreille, fixant mon reflet dans la glace fêlée du vestiaire. J’aimerais avoir une réponse, une formule magique qui réconcilie tout. Mais je n’ai que des justifications minables, et elle les connaît par cœur.

— Cette mission, c’est important. Ça peut compter pour la suite, tu comprends ? J’essaie d’aménager, je ne renonce pas à vous. Mais il faut—
— Tu ne peux pas avoir cette vie-là et une famille, tranche-t-elle.

Un blanc. Puis elle raccroche. Le vide se fait, d’un coup. Je reste un moment à fixer le logo de la brigade sur le mur, les lettres dorées qui brillent sous le néon. Mes mains tremblent à peine, mais le poids de la conversation me cloue sur place.

Un collègue passe dans le couloir, ralentit en me voyant. Il capte la scène d’un seul regard : le portable, la posture, l’ambiance. Il hoche la tête, discret, puis continue sa route vers la douche. Entre nous, la pudeur est une règle d’or.

Je range le téléphone dans la poche de mon pantalon, termine d’ôter la veste, la plie mécaniquement, boucle les fermetures, range chaque pièce à sa place. C’est le seul ordre que je maîtrise encore. Le clac du casier qui se ferme résonne trop fort. Je pose la paume sur la porte, respire par le nez pour faire redescendre la pression.

Sur le mur du vestiaire, les noms des gars gravés dans le métal. À côté de chaque casier, des grigris : photo de famille, dessin d’enfant, médaille. Je regarde le mien, vide de tout. Je n’ai jamais accroché le moindre souvenir ici. Pas par superstition, par modestie, peut-être. Ou par refus d’exposer ce que je pourrais perdre.

Je m’assieds sur le banc, casque entre les genoux, la tête basse. Le silence n’est pas complet, une alarme s’éveille au loin, le rire d’un type résonne, la vie continue. Mais dans ce recoin, il n’y a plus que moi, la fatigue, et le goût amer d’avoir choisi le mauvais camp.

Je revois la scène du feu, la mère serrant ma main, le gamin qui ne pleure pas. Sur le terrain, chaque action compte, chaque seconde est gagnée ou perdue pour de bon. À la maison, tout s’étire en guerre d’usure, sans victoire possible.

Le portable vibre. Un SMS de Vanessa. La vidéo du spectacle, sans doute. Je ne clique pas. Pas maintenant. Je veux juste rester là, casque en main, sentir le plastique encore tiède, la trace de suie sur les phalanges. Me rappeler que je sais servir à quelque chose, au moins ici, au moins pour ça.


🩷 Merci d’avoir lu ce premier chapitre brut.

Si ce début vous a touchée, ou simplement intriguée, vous pouvez me laisser un mot en commentaire.
J’adore lire vos impressions à chaud.

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5 commentaires

  1. waouh en effet l’histoire démarre fort. Il semble compliqué pour Aloys de concilier vie de famille et profession de pompier.
    si les autres chapitres sont de la même trempe que celui-ci alors ca va être un nouveau super bouquin à lire et à avoir dans sa bibliotheque.
    Continuez ainsi

    1. Merci Nathalie d’avoir lu le chapitre et de l’avoir apprécié 🥰
      Tous les chapitres de ce roman, j’ai l’impression, sont de cette intensité.
      Je ne suis pas objective. Je pleure beaucoup sur ce manuscrit! 😅❤️‍🩹

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