Olympe, héroïne de Loys, debout après une représentation, épuisée et seule au milieu de la foule, dans une ambiance nocturne et dramatique.

Loys – Chapitre 2 (manuscrit brut)

Dans ce deuxième chapitre, on quitte l’urgence de l’intervention pour entrer dans l’univers d’Olympe.
L’envers du décor.
Ce qui se joue quand les projecteurs s’éteignent et que le silence retombe.

Olympe est une femme admirée, célébrée, portée par les applaudissements.
Mais loin de la scène, elle traverse ses propres failles, plus discrètes, plus intimes.

Ce chapitre est très intérieur.
Il parle de fatigue, de pression, de ce que l’on donne aux autres jusqu’à parfois s’oublier soi-même.
Un moment suspendu, juste avant que le destin ne s’en mêle...

(Ce texte est partagé en manuscrit brut, avant toute correction et relecture.)


Olympe, soprano épuisée, se regarde dans le miroir de sa loge après une représentation, seule sous les lumières du théâtre

2
Olympe

Je ne sens plus mes jambes. C’est la première chose que je note en regagnant le couloir exigu derrière la scène. Les chaussures neuves de mon costume ont broyé mes orteils au troisième acte et je marche désormais comme une noyée, mais la gravité n’a plus d’emprise sur moi : l’adrénaline me porte, ou me dévore, je ne sais plus.

Derrière moi, le tonnerre de la salle enfle encore, des applaudissements en cascade qui rebondissent sur les voûtes, ruissellent jusqu’à nous, saturant l’air des coulisses d’une ivresse post-coïtale. Les choristes jubilent, s’embrassent, ôtent en riant des perruques moites ; les techniciens, luisants de sueur, se congratulent avec cette discrète arrogance des hommes de l’ombre qui savent, eux, comment tenir le monde debout.

Moi, je reste plantée au milieu du flot, corset desserré, la bouche encore sèche des ultimes notes que j’ai arrachées à mon ventre comme on vomit du feu. Ma poitrine palpite dans sa cage, incandescente, chaque respiration une gifle tant j’ai poussé, tiré, prié pour que rien ne meure avant la chute du rideau.

« Olympe ! » La voix de Sébastien. Je le devine avant de le voir. Il a cette façon d’annoncer mon prénom comme un mot rare qu’il faudrait toujours manipuler avec des gants. C’est rassurant, presque doux, mais j’ai déjà mal à la tête.

Il fend la foule et me rejoint, impeccablement habillé de sombre, le visage rayonnant d’une dévotion fébrile. Sébastien se penche sur moi avec ce mélange d’autorité feutrée et de tendresse professionnelle, l’index déjà tendu pour remettre en place une mèche humide qui colle à ma tempe.

— Parfait, comme toujours, chuchote-t-il, l’œil brillant.

Et je me laisse faire, docile, un pantin entre ses mains minces.

Il me tend une bouteille d’eau, la débouche d’un geste vif, surveille que j’avale bien chaque gorgée avant de refermer le bouchon lui-même. Rien, jamais, n’échappe à Sébastien. Pas la moindre coulure de maquillage, pas la moindre déchirure sur la mousseline. Il anticipe la fatigue dans mes membres avant que je la ressente moi-même, vérifie que j’ai bien reçu tous mes bouquets, filtre la cohorte des importuns, enveloppe ma trajectoire d’une invisible carapace.

On pourrait croire que c’est agréable, ce zèle à la limite du religieux, mais ce soir chaque attention me pèse comme un linceul. Je n’ai envie de rien, ni de roses fraîches ni d’éloges surgelés. Je voudrais seulement un peu de silence.

Sébastien colle son visage au mien, trop près pour que je recule, et murmure :

— Ils réclament une troisième salve. Tu veux que je te prépare un mouchoir pour la scène ?

Je souris, mécanique. Les doigts de Sébastien se referment sur mon poignet, direction la coulisse de gauche. J’obtempère, le dos droit, la nuque royale, mon sourire de scène recollé en vitesse. Il connaît le terrain par cœur, me tire à travers les interstices humains, ignore les congratulations pour mieux m’exhiber, tel un joyau fragile, à la lisière de la lumière.

Un souffle, puis les projecteurs nous assomment à nouveau. Ovation debout. Je suis forcée de plisser les yeux tant les flashes me frappent de front. On m’accueille comme la résurrection d’une sainte, mais je ne ressens que le froid qui monte des trappes sous la scène. Je salue. Je salue encore. Je tends la main à mon partenaire, qui la serre un peu trop fort, sourire ravi, puis à la cheffe d’orchestre, puis aux danseurs, jusqu’à ce que la vague des bravos s’essouffle enfin.

Le rideau tombe et je me laisse retomber moi aussi, avalée par l’ombre. Sébastien me cueille avant que je ne touche le sol.

— Prends ton temps, souffle-t-il, épongeant mon front d’un mouchoir brodé. Ils vont te réclamer longtemps, mais on ne sortira qu’à ton rythme, d’accord ?

Je n’ai rien à répondre. Ma bouche se tord dans un sourire d’automate, ma tête s’incline légèrement, et déjà il réorganise mon halo de cheveux défaits pour les photos qui ne manqueront pas de pleuvoir à la sortie.

Sébastien n’est pas que mon assistant. Il est tout à la fois nourrice, geôlier, ange gardien, chef d’orchestre des mille détails de ma vie d’artiste. Sept ans que ça dure et je n’ai jamais trouvé la faille dans sa fidélité. Mais ce soir, alors qu’il épingle une dernière fois mon nom sur la porte de la loge, je le hais de tout mon vide.

Les couloirs pullulent d’inconnus qui me sourient trop fort, me pressent la main, me tutoient comme s’ils m’avaient enfantée eux-mêmes. « Incroyable ! », « Sublime ! », « Un choc absolu ! » Les mots me frappent de biais, ricochent contre mes tympans, ne laissent derrière eux qu’un sillon de bruit blanc.

Au bout du tunnel, la loge. Enfin.

Je m’écroule sur le tabouret, la jupe remontée jusqu’aux cuisses, les épaules liquéfiées. Le miroir me renvoie l’image d’une femme les yeux cernés, la bouche barbouillée d’un rouge à lèvres qui a viré brique. Rien n’est plus laid que la fin d’une performance, cet instant où la grâce se retire d’un coup, laissant la peau nue, crue, étrangère.

Sébastien s’affaire déjà, range les bouquets par taille, trie les cartes d’un geste clinique, effleure mes affaires personnelles sans bruit. Il ne me regarde jamais quand je me change, comme si la nudité était, chez moi, un prolongement du costume, une part du rituel. Je retire le bustier d’un geste brutal, libère ma poitrine marquée de zébrures rouges, puis j’attrape un t-shirt gris qui traînait sur un dossier.

Mon téléphone clignote sur la coiffeuse : déjà six messages de ma mère, trois de la prod, une salve de notifications. Je l’ignore.

Sébastien pose une main légère sur mon épaule, la retire aussitôt.

— Tu veux rentrer directement, ou tu préfères qu’on reste pour le cocktail ? Il y a la directrice du Staatsoper qui insiste pour te féliciter en personne.

La simple évocation d’une réception me donne la nausée.

— Non. Pas ce soir, dis-je en retirant les souliers diaboliques pour enfiler des bottes fourrées confortables.

Sébastien incline la tête. Il s’y attendait.

— Dans ce cas, je vais préparer la sortie côté artistes. Je t’attends ici, cinq minutes ?

J’acquiesce, yeux rivés à mon reflet. Il sort en refermant la porte avec un soin maniaque, comme on borde un enfant insomniaque.

Il me faut tout mon sang-froid pour ne pas fondre en larmes.

Je n’ai pas pleuré depuis des mois, pas même lorsque le contrat de la Scala m’a filé entre les doigts, pas même lorsque ma dernière histoire d’amour s’est dissoute en douze SMS lapidaires. Mais ce soir, c’est différent. Ce n’est pas la fatigue, ni la tension, ni même l’épuisement de devoir toujours recommencer. C’est plus profond. C’est comme si, à force de donner, de jouer, de tout brûler sur scène, il ne restait que les cendres.

Je me relève, attrape une lingette, me frotte le visage à m’en arracher la peau. Les paillettes résistent, s’incrustent dans les plis, refusent l’effacement. Je pense à la Reine de la Nuit qui m’a obsédée tout le printemps, à ses airs violents, à sa folie de mère furieuse. Tout le monde me trouve brillante en mère tragique, c’est ironique : je n’ai pas d’enfant, et vu la tournure de ma vie, je n’en aurai sans doute jamais.

On frappe à la porte.

Sébastien, bien sûr. Toujours lui.

Il entrouvre, prudent.

— Tu es prête ?

Je hoche la tête, j’attrape mon sac, j’enfile une veste légère, la capuche rabattue sur mes cheveux en désordre.

Le couloir est vide, à l’exception d’une technicienne en train d’astiquer la rampe avec application. Elle me gratifie d’un sourire fatigué, sincère, et, pour la première fois de la soirée j’ai envie de lui rendre.

Dehors, la nuit est vive, presque crue. Les néons des enseignes, la lumière glacée des lampadaires, le souffle des taxis en maraude. Sébastien cale sa main au creux de mon bras, pas pour me guider – il sait que je déteste qu’on me dirige – mais comme pour s’assurer que je ne disparaisse pas tout à fait.

On marche en silence jusqu’à la voiture. J’entends encore, dans le lointain, la rumeur de la salle qui ne veut pas se taire.

À l’intérieur, Sébastien s’installe au volant, démarre sans un mot. Il a dû déjà prévenir l’hôtel ; à l’arrivée, le portier nous attend, et l’ascenseur est prêt. Je retrouve la chambre dans l’état exact où je l’ai laissée, à croire que personne n’y a jamais vécu.

Sébastien s’assure une dernière fois que rien ne manque, qu’aucun monstre ne se cache sous le lit. Il s’attarde un peu trop longtemps dans l’entrée, le dos voûté par la fatigue.

Je le surprends à me regarder, une fois, dans le miroir du vestibule. Il baisse aussitôt les yeux, ramasse son attaché-case, me dit :

— Repose-toi, Olympe. Tu l’as mérité.

J’ai envie de lui répondre qu’on ne mérite rien, ici. Ni la fatigue, ni la joie, ni même le sommeil. Tout ça n’est qu’une trêve.

Quand la porte se referme derrière lui, le silence me dévore tout entière. J’enfile un peignoir, je me traîne jusqu’au lit, je me glisse sous la couette glacée. J’écoute les battements de mon cœur qui résonnent dans l’oreiller, plus fort que la rumeur du public.

Mes mains tremblent. J’aurais voulu pouvoir m’aimer un peu, ce soir. Juste assez pour croire encore à la magie du théâtre, à la beauté du don de soi. Mais je ne sais plus comment on fait.

Le lendemain, onze heures. Ma loge sent encore le parfum fané des bouquets, la sueur et le plastique des housses de costume. Je m’y réfugie avec l’espoir sournois de m’y dissoudre, mais à peine ai-je posé mon sac que la porte s’ouvre d’un coup sec, sans la politesse de frapper.

Maman.

Ses talons claquent sur le lino, cadence militaire, plus impressionnante que n’importe quel régisseur du théâtre. Dans sa main, un agenda Moleskine noir, gonflé de feuillets volants, de Post-it, d’ambitions. Elle ne m’adresse même pas un regard ; déjà, elle décoche un email d’un pouce acéré, avale d’un trait les trois mètres qui nous séparent, dépose l’agenda sur le coin du miroir.

— J’ai eu la direction de Beyrouth au téléphone, annonce-t-elle. La résidence est confirmée, mai à novembre. Il va falloir qu’on anticipe les répétitions, ils veulent une masterclass dès la semaine prochaine.

Sa voix n’a pas varié d’un iota depuis mon enfance : implacable, coupante, la voix de celle qui, toujours, a su. Jamais un flottement, jamais une hésitation, même lorsqu’elle improvise. Surtout lorsqu’elle improvise.

Je m’assois. C’est plus sûr.

Elle commence à sortir des documents, les aligne, les hiérarchise. Elle adore ça, transformer l’espace autour d’elle en plans de bataille. Les costumes, les logistiques de transport, les calendriers, tout est déjà pensé à ma place.

— Pour la couverture médiatique, ils préfèreraient éviter le Liban dans les mentions officielles. « Résidence à l’Opéra de la Méditerranée », tu notes ?

Je n’ai pas le temps de répondre. Sébastien est là, discret, prêt à servir de témoin ou de tampon, selon la violence du choc. Il m’adresse un regard en coin, fragile connivence, avant de dégainer son propre carnet.

Maman enchaîne.

— Sébastien, tu pourras confirmer au chef d’orchestre qu’on est d’accord sur la transposition de la Finta ? J’ai vu passer une note comme quoi ils avaient hésité sur la tonalité. Pas question qu’Olympe se retrouve à hurler ses aigus au petit matin, on connaît l’histoire.

Sébastien hoche la tête, déjà en train de taper la consigne dans son téléphone.

— Et le calendrier des interviews ? tente-t-il, voix de velours, toujours soucieux d’amortir les angles.

Maman ne sourit pas.

— On en parlera après la réunion Zoom de midi. Il faudra aussi voir pour le mécène qatari, là, Khalid, précise-t-elle. On m’a confirmé sa présence à la réception d’ouverture. Il a spécifiquement demandé à rencontrer Olympe.

Elle me regarde enfin, mais c’est à travers moi qu’elle parle. Je suis l’instrument, la corde sensible, rien de plus.

— Il paraît qu’il collectionne les sopranos ? lance Sébastien, à mi-voix, tentant la plaisanterie.

Maman ignore le trait.

— S’il veut une photo, tu souris. S’il veut dîner, tu dis oui. Pas d’engagement, pas de promesses, mais il paie une grande partie de la saison, donc on joue le jeu.

Je hoche la tête, absence parfaite.

Elle continue à trier, à coller des autocollants fluos sur les dates critiques. Parfois, entre deux phrases, elle saisit son téléphone, répond à un message, note quelque chose d’invisible sur la page d’agenda. Elle vit dans plusieurs temps à la fois, Maman, mais jamais dans le présent de ceux qu’elle commande.

— Il faudra aussi penser à ta robe pour la conférence de presse, ajoute-t-elle. Oublie la créatrice lyonnaise, elle ne livre pas dans les délais. J’ai un contact avec une maison italienne, ce sera réglé.

Dans le miroir, je ne me reconnais pas. Sous la lumière blanchâtre, mon visage semble gonflé, presque bouffi. Mes yeux ont la couleur d’une ecchymose. Je me demande un instant comment j’ai pu séduire tant de regards hier soir. Ce qui reste, ce matin, c’est la fatigue, rien d’autre.

Maman me regarde, enfin vraiment. Un battement de cils d’hésitation. Son visage se fend d’une gentillesse programmée, comme la première note d’une gamme bien connue.

— Tu n’as rien à me dire ?

Je cherche un mot. Il ne vient pas.

Sébastien s’agite sur sa chaise, secoue la jambe, relance la discussion :

— La direction artistique propose un pianiste accompagnateur, mais j’ai dit qu’Olympe préférait travailler seule. On garde la main sur le choix du répertoire ?

Je lui souris, gratitude muette.

Maman claque son agenda, se lève.

— J’ai un appel dans deux minutes. Je repasse après la répétition.

Elle m’embrasse sur le front, juste assez fort pour me rappeler qu’elle tient encore, en partie, à la fille sous la chanteuse.

La porte se referme. Silence.

Sébastien attend un instant, laisse flotter la question.

— Tu veux que j’annule pour Khalid ? Je peux trouver un prétexte…

Je secoue la tête.

— Laisse. J’irai.

Il me tend une tasse de café, brûlante. Nos doigts se frôlent.

— Tu veux parler ?

Je bois une gorgée, ferme les yeux. Je pense à la Méditerranée, à la lumière liquide des matins là-bas, à l’odeur du jasmin, au sel sur la peau. J’aimerais pouvoir m’y projeter, y trouver un avant-goût d’évasion. Mais même les rêves sont colonisés, chez moi.

Je rouvre les yeux sur le miroir, sur ce masque d’épuisement. Je dis, très bas :
— J’ai peur de ne plus rien ressentir.

Sébastien ne commente pas. Il pose la main sur mon épaule, la garde là, précautionneusement, comme un bandage invisible.

Un instant, je me sens moins seule.

Mais la porte s’ouvre déjà à nouveau, une attachée de presse cette fois, qui m’appelle pour la séance de photos.

Il faut y aller. Toujours.


🩷 Merci d’avoir lu ce deuxième chapitre, dans sa version brute.

Ici, tout n’est pas encore poli ni corrigé : l’idée est simplement de vous faire entrer dans l’histoire, au plus près des personnages.

Si vous avez envie de me partager vos impressions, même à chaud, les commentaires sont ouverts.
Et si vous souhaitez continuer sans attendre… le chapitre 3 vous attend déjà.

>> Cliquez ici pour lire le chapitre 3

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