Femme élégante de dos dans un aéroport au lever du jour, face aux avions, juste avant un départ décisif.

Loys – Chapitre 3 : quand le destin s’en mêle (manuscrit brut)

Dans les romances, il y a des retrouvailles qui bouleversent plus qu’un premier regard.

Ce chapitre 3 marque ce moment précis.

Celui où deux trajectoires que tout séparait se croisent à nouveau, dans un lieu neutre, impersonnel… et pourtant chargé de tout ce qu’ils n’ont jamais vraiment refermé.

Note : ce texte est partagé dans sa version brute. L’objectif est de vous faire entrer dans l’histoire et les émotions, sans tenir compte des coquilles ou incohérences qui seront corrigées dans la version publiée.


Femme élégante de dos dans un aéroport au lever du jour, face aux avions, juste avant un départ décisif.

3
Loys

Une semaine plus tard, cinq heures du matin. Aéroport Charles-de-Gaulle, terminal 2E,

Les sièges en plastique s’alignent par dizaines, promesses d’inconfort universel. Je m’y cale, raide, bras croisés sur la poitrine, comme un type venu enterrer sa dernière illusion de sommeil.

C’est ici, entre deux annonces de vols à retard indéterminé, que le temps devient pâteux, surplace ; une éternité compressée en attente obligatoire. Les panneaux n’affichent plus rien d’humain, seulement des codes, des destinations où je n’irai jamais. La foule ne s’assemble pas : elle surnage, voyageurs arrachés à leurs vies pour flotter jusqu’à l’embarquement. Pas un bruit d’enfant, ce matin. Les seuls cris viennent du tapis roulant à l’étage en dessous, quand une valise chute, déraille, met un instant à l’agonie la chaîne des automatismes.

J’ai perdu la notion du départ. Seule persiste la certitude que j’ai failli rater ce vol, alors que je l’attendais depuis des semaines. Mes mains tremblent un peu, manque de caféine ou trop d’adrénaline, je ne tranche pas. J’inspecte le billet pour la quatrième fois. Je pourrais le mémoriser, le numéro du siège, mais il y a un confort à vérifier, à s’accrocher à la seule donnée tangible du moment.

Lucas dort encore, à cette heure. Je l’imagine en pyjama rayé, bras et jambes en X, dépossédé de toute défense. Il rêve, je suppose, de jeux vidéo ou de fusées. Je me demande si, au réveil, il pensera à moi ou à la tartine du petit déjeuner. Vanessa ne répond pas à mes messages depuis hier. Elle a préparé mon sac la veille au soir, posé dessus le doudou de Lucas, puis elle est montée sans bruit. J’ai su, sans qu’elle me le dise, qu’elle ne viendrait pas au terminal. Elle déteste les adieux. Surtout les miens.

Le carrousel des souvenirs repart. Tout y repasse : la conversation avortée au dîner, le ton qu’elle a pris pour me demander de rester, la colère blanche, puis l’argument massue « Lucas a besoin de toi. » Comme si je l’ignorais, comme si c’était un choix. Je n’ai pas d’argument contre ça. Je m’incline, comme toujours, et j’endosse la faute. Je n’ai jamais su faire autrement.

L’annonce du vol retentit, voix de synthèse féminine, accent vaguement exotique. Ça réveille autour de moi la ménagerie des insomniaques qui s’agite mollement. Parmi eux une femme d’affaires en tailleur beige qui pianote sur son MacBook, un couple suédois en survêtements, un étudiant avachi sur son sac à dos, un vieil homme qui épluche son journal comme s’il allait y trouver un mode d’emploi pour la vie moderne.

Je me lève, j’étire les jambes, un instant j’hésite à marcher jusqu’au bout du terminal, juste pour échapper à la torpeur. Je me ravise ; ça ne changerait rien. Je reste, solide sur mes appuis, dos calé contre une colonne, à regarder l’horloge digitale qui n’avance pas.

Un détail cloche dans le tableau. Une ombre mouvante sur la droite, une silhouette debout face à la baie vitrée, dos au reste du monde. L’éclairage zèbre la moquette en losanges délavés ; la silhouette découpe le motif, nette, précise, étrangère à tout ce qui l’environne.

Il me faut cinq, peut-être dix secondes pour que le cerveau connecte la sensation à l’image. Un frisson glisse le long de la colonne vertébrale. Je fixe sans pudeur, espérant que la silhouette se retourne, que le visage vienne démentir la projection.

Mais c’est elle.

La chance aime rejouer les scènes qu’on voudrait oublier. Les cheveux, plus longs qu’avant, coulent en nappe sombre sur la veste cintrée, la jupe droite, les bottines dont la cambrure ferait pâlir les mannequins. Elle n’a rien d’une voyageuse ordinaire du matin. On dirait qu’elle s’est matérialisée, comme ça, juste pour faire de ce terminal un théâtre improvisé.

Je me sens immédiatement ridicule dans mon jean informe et mon hoodie gris, choix tactique pour quatre heures de vol inconfortable. Elle, elle est taillée pour les lounges, les salons privatifs, pour l’œil exigeant des photographes en planque. Même de dos, même ici, à l’heure où la beauté se traîne, elle irradie.

Je veux croire à une coïncidence. Je veux croire qu’il s’agit d’une passagère lambda, d’une ressemblance, d’un fantasme jetlaggé. Mais non. Mon corps, lui, n’a pas oublié. Mes paumes suent, ma mâchoire se crispe. Mon souffle s’accélère, sans motif rationnel. Je voudrais partir, rebrousser chemin, mais je suis cloué là.

Elle ne m’a pas remarqué, évidemment. Elle regarde droit devant, au-delà des pistes, vers la file des avions alignés. Il y a une solitude pure dans sa posture, un abandon complet à la fatigue ou à la mélancolie. Je la reconnais, cette façon de s’absenter même en pleine lumière. Elle l’avait déjà, quand on était adolescents.

Je me souviens, soudain, de la dernière fois que je l’ai vue. C’était il y a deux ans. La scène s’impose, si nette qu’elle annule le décor du présent. Une loge d’opéra, une odeur de laque et de fleurs coupées. Elle riait, ce soir-là, et on s’est aimé comme nous n’aurions jamais dû. Parce que c’était trop fort, parce que j’étais déjà marié et parce que nos trajectoires n’auraient pas dû se recroiser. J’étais reparti sans un mot, envahi par une certitude glacée : j’avais fait une connerie que je ne regrettais pas, mais je ne reverrais jamais Olympe.

Et pourtant, la voilà, vivante, tangible, à quinze mètres. Si près que je pourrais compter les fibres du trench-coat, deviner la couleur exacte du vernis à ongles. Je scrute chaque détail, persuadé que la moindre irrégularité me rendrait sa présence moins insupportable. Mais non. Tout est parfait.

Une voix masculine s’élève, tout près d’elle. Un homme jeune, costume strict, coupe à la mode. Il porte un attaché-case, l’ouvre, sort des papiers, les tend à la silhouette. Elle prend les feuilles, les examine à demi, puis les glisse dans son sac à main. Elle ne sourit pas, ne parle pas. Le type recule, s’efface d’un pas respectueux, puis s’assoit trois rangs plus loin.

La scène me cloue, paradoxalement, dans un mélange de rage muette et d’admiration. Je prends la mesure de ce qui n’a jamais changé : elle existe dans un autre régime de réalité, à la fois hors d’atteinte et cruellement présente.

L’annonce de l’embarquement sature de nouveau l’espace. On appelle les business class, priorités diverses, familles avec enfants. La silhouette ne bouge pas. Elle attend, bras croisés, royale et calme. Les autres passagers s’agglutinent dans la file, s’y entassent comme du bétail. Je suis tenté d’y aller, d’en finir avec la torture, mais quelque chose me retient : la nécessité de voir, encore un peu, avant que le destin ne disperse tout.

Je la regarde, encore et encore, jusqu’à ce que l’irréalité de la scène s’épuise. Les souvenirs affluent, désordonnés, acides : le goût du sel sur sa peau, la façon qu’elle avait de mordre sa lèvre en réfléchissant, le timbre unique de sa voix à la lisière du sommeil. Des détails minuscules, absurdes, mais qui s’imposent comme des flashs.

Elle bouge, enfin, toute en élégance clinique. Elle s’avance vers la porte d’embarquement, croise le regard de l’agent au comptoir, esquisse un micro-sourire qui le fait buguer deux secondes. Elle tend son passeport, son billet, puis passe la porte sans se retourner.

C’est là, dans ce moment flottant, que je comprends : elle est sur le même vol que moi. Même destination, même supplice, même promiscuité forcée pour la demi-journée à venir. Je suis tétanisé par l’idée. J’ai la bouche sèche, la langue collée au palais, le cœur au bord de la faille.

Je reste debout un instant, sidéré, incapable d’aligner deux pensées claires. Un type me bouscule, s’excuse, je ne réponds rien. J’avance, robotisé, jusqu’à la file d’attente. On vérifie mon identité, on me tend une lingette désinfectante, on me somme d’avancer. Je monte la passerelle sans voir le reste du monde. Je ne sens plus ni la fatigue, ni la peur, seulement ce vide immense, comme avant un saut en parachute.

En pénétrant dans le fuselage de l’A350, je la vois, à gauche rang 2, en business, installée déjà, écran déployé devant elle, casque sur les oreilles. Elle ne m’a toujours pas vu. Je continue à droite, direction économie, la distance réglementaire des regrets et des classes sociales.

J’avance et m’assieds à ma place, rang dix-huit, siège F, couloir. Impossible de me souvenir de la tête des voisins. Un couple peut-être, ou un homme seul. Je pourrais jurer que l’odeur du parfum d’Olympe flotte jusque-là, alors que c’est physiologiquement impossible. Je la recompose en mémoire : une note d’agrumes amers, le fond plus chaud, presque animal, qui s’attardait sur sa peau des heures après.

Les annonces de sécurité s’enchaînent, les hôtesses paradent, bras tendus comme des ballerines programmées. Je ne regarde pas l’écran, je ne retiens rien. Je ne pense qu’à elle, là-bas, la nuque penchée, la présence qui occupe tout le volume pressurisé de la cabine.

Le roulage débute, vibrations en rafale sous le plancher, puis la poussée. Décollage, ascension, la France rapetisse derrière les hublots. Je ferme les yeux, imagine une chambre d’écho où seule sa respiration parviendrait à percer le vacarme. Mais le bruit des moteurs, le cliquetis des couverts en plastique, les plaintes étouffées des enfants : rien ne me distrait.

Je rouvre les yeux. Sur la tablette devant moi, rien. Je ne lis pas, je n’écris pas. Je ne fais que ruminer.

Je me souviens du conseil de Valentin, un adjudant-chef de la caserne qui a la quarantaine lui aussi : « Quand tu veux vraiment faire un truc, tu le fais. Tu réfléchis après. » J’avais rigolé, lui objectant que la précipitation est la mère de tous les drames. Il m’avait répondu, d’un air presque solennel : « Le drame, c’est de rester immobile. »

J’hésite encore, quelques minutes, peut-être une heure. Les lumières de la cabine s’atténuent, les rideaux sont tirés. La plupart des passagers dorment déjà, ou s’y résignent. Je défais ma ceinture, je me lève.

D’un pas mesuré, militaire, j’avance vers l’avant, prétexte de l’envie pressante. Mais je passe le rideau bleu de la classe affaires et je m’arrête à hauteur de la rangée deux, fausse hésitation. Je vois Olympe de profil : elle a changé, c’est indéniable, mais c’est dans l’assurance du port de tête, pas dans le détail du visage. Elle pourrait n’avoir vieilli que d’une nuit blanche.

Je la contemple, sans gêne, la joue effleurée par une mèche brune, la bouche entrouverte sur un silence obstiné. Le poignet droit tressaille de temps en temps, accent de nervosité ou d’impatience. Le reste est immobile, souverain.

Je pourrais passer, faire semblant de rien, mais non. Cette fois, j’agis.

Je me penche un peu, assez pour qu’elle sente la présence, pas assez pour que ce soit une irruption. Elle tarde à réagir, puis lève les yeux et croise mon regard.

Il y a un flottement, trois secondes peut-être. Pas de cri, pas de sursaut. Un sourire lent, à la fois las et magnifique, qui tire sur la commissure des lèvres et me renverse plus sûrement que les G négatifs du décollage. Je prends tout dans la figure : le passé, le manque, la mémoire du corps.

Elle ne parle pas. Elle incline la tête, m’invite à m’asseoir d’un geste. Le type à côté d’elle, son assistant sans doute, s’interrompt dans sa lecture, regarde Olympe, puis moi. Il comprend, immédiatement, et se redresse.

— Je prends la place derrière, dit-il d’un ton neutre sans chercher mon approbation.

Il détache la ceinture, s’efface, s’éloigne. Je glisse à sa place, l’espace plus large mais tout d’un coup minuscule, saturé de la présence d’Olympe.

Elle me regarde en face, mais ce n’est pas une confrontation.

— Tu n’as pas changé, dit-elle à mi-voix, sans sourire, mais avec toutes les saveurs du souvenir.

Je réponds par un hochement de tête. Parce que, si j’ouvre la bouche, je vais dire un truc stupide. Ou pire : la vérité. La salve d’émotions me coupe la parole. Je sens son genou effleurer le mien, par accident ou calcul je l’ignore. Je voudrais pouvoir maîtriser mes gestes, mais chaque muscle, chaque nerf me trahit.

Elle s’appuie contre le dossier, croise les bras, un geste de clôture, mais ses doigts tambourinent la peau de son avant-bras, trahissant une fébrilité. Je me focalise là-dessus, m’y raccroche pour ne pas perdre pied.

Un silence s’installe, pas celui du malaise, celui d’une attente. Elle me scanne de haut en bas, sans fausse pudeur. Je prends conscience de la fatigue sur mon visage, de la barbe qui pique, du tee-shirt trop banal. À côté d’elle, je ressemble à un amateur, à un figurant perdu dans la mauvaise scène.

—  Tu pars où ? souffle-t-elle d’un ton neutre, comme si c’était un dialogue de routine.
—  Liban, réponds-je, la gorge serrée. Mission.

Elle incline la tête, complice malgré elle.

— Moi aussi. Enfin, pas vraiment mission. Résidence.

Elle sourit, imperceptiblement. Et moi, pour la première fois depuis des jours, je respire.


🩷 Merci d’avoir lu ce troisième chapitre, toujours dans sa version brute.

Si cette rencontre vous a donné envie de connaître la suite, Loys est un roman en cours de finalisation et sortira fin mars.

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Et bien sûr, comme toujours, vos impressions à chaud sont les bienvenues en commentaire.

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